Mai 68, du pain !

          Je remercie Médiapart d’avoir publié mon texte.

couverture du livre

Mes parents, établis boulanger-pâtissier dans notre village, voyait d’un bon œil tous ces travailleurs en grève. Le chiffre d’affaire augmentait. Mes parents étaient, bien-sûr, du côté des patrons. Mon père était un gaulliste de la première heure. STO en 1943, il avait mis tous ses espoirs en cet homme. Associés à son cousin pâtissier, leurs horaires étaient, et cela durant toute leur activité, de 86 H à 92H par semaine. Leurs employés, faisaient 48H (temps légal en 1968). Aucun n’a quitté son poste. Ces patrons-là, n’ont rien en commun avec les autres. L’argent obtenu est gagné à la sueur de leur travail.
Les femmes du village envoyaient leurs hommes grévistes chercher le pain. Ces hommes travaillaient à Paris (RATP, SNCF, CITROEN, pour certains, chez SIMCA à Poissy pour d’autres) ou à Creil dans les usines telles qu’USINOR, CHAUSSON, GALVANOR….
Tous les jours, les échanges verbaux allaient bon train : « les patrons dehors », « on va prendre votre boulangerie » …… Et ça marchait, ma mère répondait « ah ! je voudrais bien vous voir faire du pain ».
Jusqu’au jour où la farine manqua. Ma Mère leur dit : « on n’a plus de farine, alors on va se mettre en grève, et fermer la boutique ». Là, le ton a changé. Le pain était encore la base de l’alimentation. Les plaisanteries ont cessé de part et d’autre.
Mes parents ne pouvaient pas attendre le passage du représentant de farine. Le seul moyen était le téléphone. A l’époque, pour obtenir une communication téléphonique, il fallait passer par une opératrice. Elles aussi étaient en grève.
Après une longue attente, une opératrice répond. Ma Mère demande le numéro de la minoterie « Les Grands Moulins de Corbeil ». D’abord, elle refuse. Ma Mère lui dit que n’ayant plus de farine, la boulangerie sera fermée dans deux jours. Puis ma Mère lui demande sa réaction si sa boulangerie habituelle était fermée par manque de farine. ….. Elle passa la communication, et la farine fut livrée à temps.

        Contrairement à d’autres communes, nous n’avons pas souffert du manque de carburant. Sur un des quais de l’Oise, rivière qui traverse notre commune, existait des cuves de carburant appartenant à un grossiste GERARDOT. Les stations-services environnantes étaient approvisionnées sans soucis.

Des Nouvelles de Paris

       Un dimanche, mon oncle et ma tante, habitant Courbevoie, près de Paris sont venus nous rendre visite. Leur fille était étudiante en fac de Maths. Mon oncle était établi photographe, et ma tante était institutrice d’une classe de CM2. Comme la famille, ils étaient gaullistes.

        Mon oncle, excellent narrateur, joyeux, nous raconte qu’il a été manifesté à Paris avec sa fille.
Gaiement, il défilait avec tous ces jeunes. Les slogans ? Chacun vociférait n’importe quoi, ce qui leur passait par la tête. Enfin, rien à voir avec les revendications des leaders. Cela l’a beaucoup amusé.

Les Chemins de Fer ont repris le travail. Les trains assuraient les horaires. Ma Mère a téléphoné au lycée, pour savoir si les cours avaient lieu. La Directrice a répondu que n’ayant ni personnel, ni professeur sur place, elle ne pouvait ouvrir les portes. Donc, à la rentrée.

Texte publié par Mediapart dans le livre « Mai 68 par ceux qui l’ont fait » pages  398 et 399